En 1875, Jean Henri Fabre, à mes yeux un le grand plus grand naturaliste de son temps, écrivit un recueil intitulé « Les serviteurs ». Les animaux domestiques sont le sujet de cet ouvrage. La structure du récit est un dialogue entre l’oncle Paul et son neveu Jules, le premier délivrant une magnifique leçon de chose à un enfant d’une douzaine d’année.

Je reproduit ici un extrait du chapitre consacré aux canards :   

« Comme le porc, le canard fait ventre de tout. Dans les eaux tranquilles, sa jubilation, il happe têtards et petites grenouilles, vers de toute sorte et coquillages mous, insectes aquatiques et menus poissons. Dans la prairie, il pâture les herbages tendres, il cueille la visqueuse limace, et même l’escargot, dont la coquille ne le rebute pas. Dans la basse-cour, offrez-lui restes de cuisine, épluchures de toute sorte, débris de jardinage, lavures de vaisselle, tripailles, et le glouton s’en fera régal.

Par sa voracité, le canard est donc d’un engraissement facile ; pourvu qu’il ait nourriture abondante et les ébats de la mare, soyez certain qu’il prendra graisse sans qu’il soit nécessaire d’autrement s’en mêler. Néanmoins, pour obtenir certains résultas, il faut aller au-delà de la gloutonnerie naturelle à l’oiseau et recourir à l’alimentation forcée. On enferme pendant une quinzaine de jours les canards dans un endroit obscur. Matin et soir, une servante les prend sur ses genoux, leur croise les ailes et leur ouvre le bec de la main, tandis que de l’autre elle lui bourre le jabot de maïs bouilli. Ainsi gorgés de nourriture à outrance, les malheureux canards passent leur captivité accroupis sur le ventre, toujours haletants, presque sans respiration, à demi étouffés. Quelques-uns périssent d’oppression ? Enfin, le croupion distendu de graisse étale en éventail les plumes de la queue sans pouvoir les refermer . C’est le signe de l’engraissement parvenu à son extrême limite. On se hâte de décapiter les misérables bêtes, qui ne tarderaient point à périr d’asphyxie.

Jules : - Et pourquoi, s’il vous plait, ces horribles tortures, puisque le canard s’engraisse fort bien tout seul ?

Paul : - Hélas ! mon ami, les satisfactions du ventre nous rendent cruellement ingénieux. Dans l’état de continuelle suffocation où se trouve l’oiseau gorgé de maïs bouilli, une mortelle maladie se déclare, la maladie des goinfres, autant chez l’homme que chez le canard. Le foie prend un développement énorme et se change en masse informe, toute molle suant la graisse. Eh bien , ce foie décomposé par la maladie est, à ce que disent les connaisseurs, un manger sans pareil. Je m’en rapporte à leur dire, ne pouvant invoquer mon expérience, ici complètement nulle ; car entre nous, mes amis, je vous avouerai que de pareils raffinements répugnent à l’oncle Paul. A mon humble avis, c’est acheter trop cher une bouchée graisseuse que de soumettre le canard à d’épouvantables tortures. J’ajoute qu’avec ces foies se préparent les pâtés d’Amiens, et les célèbres terrines de Nérac et de Toulouse. »

Que rajouter ?

Les fêtes approchent, et le foie gras fait partie des plats traditionnels voire incontournable des repas de fin d’année. La tendance actuelle est de vouloir consommer des aliments de qualité. Fini l’époque de la malbouffe. Désormais pour une soirée réussi tout doit être étiqueté bio. L’industrie agro-alimentaire surfe sur cette vague et estampille à tout va, du 100% naturel, 100% terroir, bio, etc… A partir du moment où le consommateur voit le label bio apposé sur le produit, il ne se pose plus de question. L’industriel l’a très bien intégré, amis malheureusement pour lui, pour le moment le foie gras de canard ne peut être bio. C’est la loi qui le dit. Voici un extrait du règlement du conseil européen :

« RÈGLEMENT (CE) N° 1804/1999 DU CONSEIL

du 19 juillet 1999

modifiant, pour y inclure les productions animales, le règlement (CEE) n° 2092/91 concernant le mode de production biologique de produits agricoles et sa présentation sur les produits agricoles et les denrées alimentaires »

et le paragraphe qui nous intéresse aujourd’hui

« 4. Alimentation

4.1. L'alimentation vise à une production optimale en qualité plutôt qu'en quantité, tout en respectant les besoins nutritionnels des animaux aux différents stades de leur développement. Les pratiques d'engraissement sont autorisées dans la mesure où elles sont réversibles à tout stade du processus d'élevage. Le gavage est interdit. »

C’est écrit en toute lettre et très explicite « le gavage est interdit ». Seulement voilà, si on retire les quatre mots de cette petite phrase du texte réglementaire. Une faille s’ouvre, il n’y a plus d’interdit il ne reste que des « pratiques autorisées ». Et que croyez vous que réclament les lobbies agro-alimentaires en ce moment : la suppression de cette petite phrase.

Et pour arriver à leur fin, nous faire bouffer par tous les moyens du foie gras bio, il faut convaincre les députés des commissions que le gavage n’est pas contradictoire avec une production dite « bio » et pour convaincre les députés il faut d’abord nous convaincre car c’est nous qui élisons les députés.

Ils ont déjà bien travaillé, ils ont déjà rendu bio tout ce qui ne concernait pas le gavage, le maïs utilisé est bio, l’élevage des canards en dehors du gavage est bio, la chaîne du fabrication et de mise en conserve du foie gras est bio.

Il ne reste qu’un verrou à faire sauter : la petite phrase.

Alors ils vont nous gaver de campagne médiatique pour nous convaincre que le gavage est parfaitement naturel.

L’argument généralement avancé est que le canard s’engraisse naturellement, jusqu’à avoir le foie dilaté jusqu'à représenter 10% de son poids, ce qui correspond à la limite autorisée par la réglementation. Donc le gavage ne fait que reproduire un phénomène naturel. L’argument de l’engraissement n’est pas faux. Les canards domestiques sont issus des canards sauvages migrateurs. Et tous les ans, lorsque la durée de luminosité du jour diminue. Instinctivement tous les oiseaux migrateurs commencent une activité frénétique qui consiste à se gaver de nourritures de manière à faire des réserves pour supporter l’effort considérable que nécessitent les vols de migration. Les canards domestiques ont gardé cet instinct. Alors quel est le problème ?

Eh bien les canards sauvages ont une nourriture variée, le foie grossit parce que l’oiseau mange beaucoup plus et surtout ils ont une activité physique très importante. A la fin de cette période de suralimentation le foie reprend sa taille normale. Dans le cas du gavage c’est différent, le gavage se fait avec du maïs qui est bourré de protéines. Le foie se sature de graisse. Le canard même élevé en plein air ne fait pas autant d’exercice qu’un canard sauvage. Attention le foie n’est pas malade, il n’y a pas de cirrhose. Mais il est saturé et finira par ne plus fonctionner, l’opération à ce stade n’est plus réversible.

L’autre argument avancé est que sur la base d’étude pseudo-scientifique l’animal ne souffre pas durant le gavage. Pour preuve il ne crie pas et s’il se débat c’est juste à cause du stress de la capture.

On oublie de dire que le canard utilisé pour faire du foie gras est le canard mulard qui est issu d’un croisement entre le canard de barbarie et une oie. C’est donc un hybride, et celui-ci est stérile.

Le canard de barbarie et aussi appelé le canard musqué à cause de son odeur, mais surtout on l’appelle aussi le canard muet car il ne crie pas. Voilà l’explication du silence de l’animal.

Maintenant vous comprenez pourquoi, sur les médias complaisants (c'est-à-dire pratiquement tous) les reportages montrant la fabrication du foie gras sous un angle positif se multiplient. C’est parce que derrière, des officines oeuvrent à la suppression de « la petite phrase ».